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Publié en 1976 à Syracuse (New York) et republié par Critical Resistance en 2005 à Oakland, la Nouvelle-Orléans et New York.

La maison Umoja

Le Prison Research Education Action Project

magazine Instead of Prisons : a handbook for abolitionnists,

La « House of Umoja » est d’abord une petite maison d’édition basée à Philadelphie, des bénévoles qui publie un journal de quartier. Lancé en 1968, le projet est porté par Frankie Brown dite « Queen Mother Falaka Fattah », journaliste, aidée par son mari, David Fattah, enseignant. L’idée lui est venue à la sortie d’une conférence nationaliste noire : créer un moyen de communication pour sa communauté. Un an plus tard, le couple Fattah apprend qu’un de leur six fils a rejoint un gang. Ils lui proposent alors de l’accueillir chez eux, ainsi que d’autres membres de son groupe, plutôt que de ne rien faire ou de couper les ponts avec lui. Plusieurs membres du gang acceptent l’invitation. À partir de là, la maison Umoja devient une expérience d’auto-organisation, une petite communauté centrée sur la famille et la culture africaine. Le texte qui suit le montre bien, tirée du livre Instead of Prisons1, fer de lance de l’abolitionnisme contemporain. C’est l’époque du Black is Beautiful et du Black Power, de la réaffirmation d’une culture et d’une puissance Noire. En développant des rituels inédits, en témoignant de l’importance donnée à l’estime de soi et au fait d’être gardien de son frère, les Fattah tentent de sortir les jeunes de la rue, de la violence armée et de la case prison qui se profile à l’horizon. Car entre 1964 et 1974, au moins 300 décès peuvent été attribués aux guerres entre gangs rivaux, à l’échelle de toute la ville. David Fattah, à force de persévérance, arrive à faire signer à plusieurs dizaines de gangs un traité de paix en 1974. Le Imani Peace Pact se base sur des principes comme l’intégrité et le respect de la parole donnée. À partir de cette période, les homicides liés aux gangs diminuent alors dans la ville.

 

La maison Umoja sert non seulement de lieu de médiation entre gangs, mais aussi de lieu de ressource pour les jeunes de la rue. L’histoire veut que les Fattah laissent la porte d’entrée sans verrou pour que les jeunes puissent trouver refuge à toute heure du jour ou de la nuit. Ils y trouvent beaucoup de choses qu’ils n’ont pas ailleurs : un repas et une veste chaude, des temps de discussions avec les parents en galère ou les petites amies « en colère », une réunion tous les vendredis soirs pour régler les conflits en cours, des cours pratiques et obligatoires, de l’aide pour trouver un emploi ou une simple cravate pour un entretien d’embauche, un avocat pour plaider en sa faveur et même du « courage » nécessaire pour se rendre après une fusillade. Les membres du Moon Gang, de la Junior Black Mafia, ou de la Brickyard savent qu’il existe désormais une possibilité de répit face à l’influence mortelle de la rue. Pendant ces pauses, ils peuvent faire un choix différent sur la façon de gérer un affront, imaginer un avenir autre que celui qui les destine à terminer en prison ou au cimetière. En 40 ans, environ 3000 garçons sont passés par cette maison. Certes, cette initiative a réussie à sauver des vies, à faire baisser la violence intracommunautaire et sortir des jeunes gens de la misère. Mais la visée politique du projet est en fait beaucoup plus ambiguë. La maison Umoja ne vise ni transformation sociale, ni l’abolition des prisons ni la libération noire.

 

Le projet constitue surtout une tentative de tirer d’affaire les jeunes, de les remettre sur les rails de la vie ordinaire : suivre des études et se dégotter un boulot. Aussi, contrairement à ce que dit le texte qui suit, la maison Umoja a en réalité été énormément subventionnée, à coup de centaines de milliers de dollars, dès le début des années 1970. Plutôt qu’un projet autonome, elle est assez vite devenue un rouage dans la grande machinerie du système pénal et du travail social à Philadelphie. C’est peut-être une alternative à la prison, mais elle n’a pas cherché à empêcher les jeunes noirs de se retouver condamnés à des boulots à la marge, précaires. Pour finir, ses dirigeants ont joué le jeu de la politique institutionnelle, avec tous les vices que ça implique. Comme en 1970, lorsque la maison Umoja s’est jointe à d’autres « groupes de base » pour créer une liste de candidats noirs éligibles (dont David Fattah fait partie) et pour pousser les jeunes des gangs à s’inscrire sur les listes électorales2. Comme lorsqu’ils ont accepté de soutenir l’ancien commissaire de police devenu maire, Frank Rizzo, dans sa tentative de changer la charte municipale, ce qui lui permettrait de se présenter pour un troisième mandat consécutif. Le même Frank Rizzo qui était un fervent opposant à la déségrégation raciales des écoles de Philadelphie, à la construction de logements sociaux dans les quartiers blancs et, au contraire, un soutien indéfectible des violences et des intimidations policières.

 

Aujourd’hui, la maison Umoja possède certes vingt-deux bâtiments dans le même quartier, mais elle n’accueille plus personne depuis 2010. Les difficultés financières et l’âge avancée de Falaka Fattah ont eu raison du projet communautaire. Sous la direction d’un des petit-fils des fondateurs, la transformation est en cours. Il cherche à obtenir le soutien du gouvernement local et des associations à but non lucratif dans ce processus. L’ancienne maison, aujourd’hui organisation, va prochainement devenir un campus communautaire pour l’innovation des hautes technologies.

 

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La Maison Umoja (« unité » en langue Swahili3) est un petit projet à Philadelphie, qui se concentre sur l’aide aux jeunes Noirs membres de gang4. Il est « controversé » parce que ses leaders manque de formation en travail social et parce qu’il s’empare de l’habiter d’une façon non-conventionnelle.

Sister Falaka Fattah et son mari, Black Davis, chapeautent plusieurs maisons pavillonnaires à deux niveaux, dans une rue étroite de Philadelphie Ouest. Le projet a commencé en 1969, après que Black Davis –un ancien membre de gang– a étudié la jeunesse Noire pendant trois mois. Afin de collecter des informations, il a fréquenté les « bars, les salles de billard, a participé à de nombreuses funérailles et s’est rendu dans des salles de soin d’urgence –juste traîner au coin de la rue en gros. »

Black Davis explique le problème des gangs essentiellement par le fait que les besoins des jeunes gens ne sont pas satisfaits par leurs familles.

Les Fattahs ont établi que ce dont il y avait besoin, c’était la recréation de la famille – donner à ceux qui sont sans famille, ou avec une famille fragmentée, une place où se sentir désiré. Sister Falaka a commencé à voir des solutions possibles à la violence des gangs de rue dans « la force de la famille, dans des concepts tribaux et dans les systèmes de valeurs Africains ». Un appel bien différent des solutions avancées par les systèmes « correctionnels » !

L’adaptation du concept Africain de « famille élargie », plus le fait de parler Swahili, apportent aux membres de gang des alternatives à leur culture de rue.

Même s’ils n’avaient aucune source de financement, les Fattahs ont invité 15 membres du Clymer Street, un gang du sud de Philadelphie, à vivre avec eux et leurs six fils dans une maison pavillonnaire du nord de Frazier Street. Tous les membres de gang avaient entre 15 et 17 ans –un âge où « il est difficile de rester en vie ou hors de prison », fait remarquer Sister Falaka. Le leader du gang, ou « runner », s’était vu menacé toute sa vie par un autre gang et la police le recherchait.

Après un an au cours duquel Sister Falaka et Black David leur ont donné des cours particuliers d’anglais, de mathématiques et d’économie, avec une préparation aux entretiens d’embauche, Sister Falaka se souvient : « nous étions tous en vie, personne n’était en prison et personne ne voulait rentrer chez soi –et en même temps, on en avait ramassé sept d’autres gangs en plus ».

Du groupe d’origine, sept sont maintenant à l’université, sept ont un travail normal et un est en prison. Les membres du gang Clymer Street qui ne sont pas venus à la Maison Umoja sont aujourd’hui parmi les leaders Noirs du crime organisé à Philadelphie, selon Sister Falaka.

Bien que le service municipal de la Protection sociale (Department of Public Welfare) a initialement décliné la demande que les garçons soient placés ici, demande émise par les agents de probation et refusée au motif que la maison n’était pas assez orthodoxe, le service a fini par voir l’importance de la Maison Umoja. Le service de la Protection sociale, aux côtés d’autres agences de la ville, contribuent à présent aux financements des placements.

 

Depuis ses débuts, la Maison Umoja a abrité plus de 300 garçons et jeunes hommes, appartenant à 73 gangs de rue différents. On en recense seulement 10 qui ont été arrêtés après avoir quitté la maison.

Au cours de la dernière décennie, les guerres de gang ont tué environs 30 personnes par an à Philadelphie, presque tous Noirs, mais en 1975 le nombre a chuté de moitié. Les experts en justice criminel pensent que la Maison Umoja a joué un rôle considérable là-dedans. Un accord a été trouvé par les gangs de tous les coins de la ville, pour que la Maison Umoja soit un territoire neutre. Aucune personne habitant ce lieu ne peut être blessée. La Maison sert de cellule de crise, afin d’aider à éviter les guerres de gang et à prévenir des tueriesau cas où des disputes font éruption.

La recette de Sister Falaka est basée sur le sentiment qu’un gang de rue apporte à ses membres la même sécurité émotionnelle et matérielle que le ferait une famille élargie. « La Maison Umoja, ce n’est pas séparer des gangs », dit Sister Fattah. « Il s’agit d’arrêter les tueries ».

Mais la Maison s’assure aussi bien que ses membres savent se battre avec leurs mains, qu’elle leur enseigne à reconnaître d’autres genres de gangs –le genre que Sister Falaka appelle « le gang de la mairie et le gang de Washington qui s’est bien tiré du scandale Watergate5 ».

Tous les frères –c’est ainsi que les membres de la Maison sont nommés– gagnent de l’argent avec des boulots ordinaires, pour payer les frais de transport, pour avoir de l’argent de poche et pour la cotisation symbolique à la Maison. Plus importants que l’argent : les noms Africains que les membres de la Maison Umoja obtiennent – au titre de leurs efforts à maîtriser la philosophie de la Maison, de l’aide qu’ils se donnent les uns aux autres, du travail qu’ils fournissent pour améliorer la Maison et servir la communauté. Les frères doivent avoir un prénom Africain, puis ils passent sept étapes pour obtenir la pleine appartenance à la famille élargie. À ce moment, on leur donne le nom de famille, Fattah.

Les frères suivent des coursselon la composante africaine du programme de la Maison. Ils vont également dans les écoles normales de Philadelphie pour une éducation générale ou professionnelle. Actuellement, le groupe de frères compte sept étudiants à l’université publique de Philadelphie, qui ont tous obtenu les certificats d’équivalence pour le lycée lorsqu’ils vivaient à la Maison.

Sister Falaka ne pense pas qu’il serait facile de reproduire la Maison Umoja dans d’autres villes, mais elle dit que ce n’est pas impossible. Si deux frères d’une autre ville viennent vivre dans la Maison pour quelques mois, puis qu’ils y retournent et prennent des frères avec eux, surtout ceux qui ont obtenu le nom Fattah, cela pourrait marcher. « Mais l’on ne peut pas rédiger un manuel », dit-elle. « La Maison Umoja est une famille, pas une agence sociale… »

Sister Falaka reconnaît quelques points « négatifs » au projet. L’un deux est la mauvaise image de la Maison au sein du quartier. Même si un sondage d’opinion publique, réalisé il y a deux ans, a montré que 70 % des personnes interrogées soutenaient la Maison, Sister Falaka affirme: « On veut que ça soit plus. Les gens évitent la rue Frazier. On veut que la communauté n’ait pas peur de gamins qui ont l’air dur. » L’enquête d’opinion a été réaliséeen porte-à-porte, par les frères de la Maison Umoja et d’autres jeunes, dans le cadre d’un Projet du Corps des Jeunes du Quartier (Neighborhood Youth Corps Project).

 

Les problèmes continus avec la police soulèvent une autre difficulté pour la Maison Umoja. Si quelque chose est signalé volé dans le quartier, dit Sister Fattah, la police considère que l’un des frères est responsable. Les commandants de la police du coin, après avoir rencontré la Soeur, ont accepté de l’appeler dans des moments de difficulté, plutôt que « d’enfoncer les portes ».

 

La Maison Umoja ne devrait jamais galérer pour des fonds. C’est un exemple rare d’auto-organisation par les gens de la communauté, qui a répondu aux besoins auparavant conçus comme « insatisfaisables ». Elle mérite un large soutien de la communauté et des agences de financement.

 

 

1  Instead of Prison: a Handbook for Abolitionnists, publié en 1976 par le Prison Research Education Action Programme (PREAP), réédité en 2005 par Critical Resistance.

 

2  « Nous y allions gang par gang. Dave les a fait descendre pour les inscrire sur les listes électorales et le responsable de l’inscription a été complètement secoué. […] Ils avaient une section où ils devaient inscrire leur profession et ils inscrivaient « membre de gang » ». Voir le site : philadelphianeighborhoods.com.

 

3  Groupe de langues bantoues de l’Afrique de l’Est, officiel notamment au Kenya, Ouganda, Rwanda et Tanzanie.

 

4  Cette partie est basée sur l’article « Philadelphia’s House of Umoja », New York Times, February 23, 1976, sur un article de Corrections Magazine, May-June 1975, pp. 45-47, également sur une interview de Sister Falaka Fattah par le PREAP, le 8 juin 1976.

 

5  Affaire d’espionnage politique qui commence en 1972 avec l’arrestation, à l’intérieur de l’immeuble du Watergate, de cambrioleurs dans les locaux du Parti démocrate à Washington et qui aboutit, en 1974, à la démission de Richard Nixon, alors président des États-Unis. Ce scandale a contribué au cynisme exprimé par les Américains à l’encontre du fonctionnement de la Maison-Blanche et du statut des dirigeants politiques en général.