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7 décembre 2020

Au Wendy’s, à Atlanta, lors du soulèvement pour George Floyd, entre paranoïa et fatalisme

anonyme

Paru dans lundimatin#266

 

À Rayshard Brooks, Natalie White et Secoriea Turner.

 

Le 12 juin. Nous avons appris la nouvelle, vendredi soir, juste avant minuit. J’étais assis·e devant une maison avec tous les autres à une fête. La plupart d’entre nous avaient la tête à l’envers intoxiqué·es par un mélange d’adrénaline provenant de dix-sept jours d’émeutes consécutifs, d’une réserve d’un mois d’alcool pillé, de MDMA et de tout ce qu’on peut mettre dans son corps pour l’aider à se débarrasser de sa vieille peau et à prendre de nouvelles formes dans le corps collectif de la révolte. Mais cette atmosphère carnavalesque s’est dégonflée d’un coup.

 

Quelqu’un est sorti·e de la maison en panique. « La police vient de tirer sur un homme au Wendy’s. B [un de ses amis proches] a tout vu. Il était sur le parking en train de filmer et est retenu comme témoin. » Un vent de panique a fait basculer l’ambiance. Nous savions tous et toutes ce qui était arrivé à la personne qui a filmé le meurtre d’Alton Sterling1 , tout comme ce qui était arrivé à la personne qui a filmé le meurtre d’Eric Garner2. Nous devions le sortir de là rapidement. Au Wendy’s ? Il se trouvait au croisement de University Avenue et Pryor Road. C’était à deux pas de là !

 

Finalement, nous décidons de nous rendre sur les lieux. Une foule petite mais en colère faisait face à un groupe de policiers. Elle était principalement noire, reflétant le quartier où le meurtre a eu lieu. Les gens gueulaient sur les flics et sur le procureur noir qui était venu pour les calmer. Mais personne ne se laissait berner. Ils parlaient entre eux de ce qui s’était passé, ne cachaient pas les armes qu’ils portaient et ont tenu les rues jusqu’à tard. Nous avons échangé des regards avec des camarades dans la foule et des habitant·es. Il était trop tôt pour savoir ce qui allait se passer, trop tard dans la nuit pour s’attendre à ce qu’une foule se forme.

 

La nuit du 12 juin 2020, Rayshard Brooks, un Africain-Américain de 27 ans, s’endort dans sa voiture, bloquant l’accès du drive d’un fast-food de la chaîne Wendy’s. Un employé appelle la police, leur expliquant qu’il a l’impression que Rayshard Brooks est saoul. Les policiers arrivent, lui font déplacer la voiture sur une place de stationnement puis le soumettent à un alcootest qui révèle qu’il dépasse la limite légale d’alcoolémie. Rayshard Brooks est sous un régime de mise à l’épreuve et une condamnation pour conduite en état d’ivresse pourrait facilement le reconduire en prison. Rayshard et les policiers discutent pendant près de quarante minutes avant que les deux policiers essayent de le menotter. Il se débat, saisit le pistolet taser d’un des agents avant de s’enfuir, poursuivi par l’un d’eux. Puis Rayshard se retourne et appuie sur la gâchette du taser en direction du policier. Dans le même temps, le flic lui tire trois fois dessus, l’atteignant deux fois dans le dos. La vidéo du meurtre est ensuite largement diffusée sur Internet. La foule afflue sur les lieux et incendie rapidement le restaurant. La cheffe de la police d’Atlanta, Erika Shields, démissionne le lendemain. De manière assez incroyable, le parking de ce fast-food en ruine va devenir le lieu d’une occupation au long cours, entre le 12 juin et le 14 juillet 2020. Un court documentaire vidéo « We Are Now : The Story of an Armed No-Cop Zone in Atlanta », paru sur le site crimethinc.com le 19 mai 2021, revient en images sur cette expérience.

 

Nous avons du mal à considérer la révolte autour du meurtre de George Floyd comme un mouvement uniforme, et même à faire des revendications transversales au niveau de son contenu politique. Nous ne pouvons que parler des événements qui se sont déroulés à différents endroits – on parle de Kenosha, de Portland, de la CHAZ, de Minneapolis, de Chicago, de New York, de Los Angeles, de Richmond, d’Atlanta, chacun ayant sa propre dynamique. Ce que la révolte a mis en évidence, c’est que nous vivons à travers la fragmentation continue et inégale des États-Unis d’Amérique tels que nous les connaissons.

 

J’ai passé les dix dernières années à essayer d’imaginer à quoi ressemblerait une révolte comme celle que nous vivons actuellement, en débattant de ce qui la déclencherait, de la façon dont les gens se battraient, des magasins qu’ils pilleraient, de la façon dont tout cela serait coordonné. Mais je n’aurais jamais pu imaginer comment tout cela s’est vraiment passé.

 

Le jour où le Wendy’s a brûlé, les pacificateur·rices criaient sur la foule avec leurs porte-voix, mais tout le monde les ignorait et passait devant eux sans le moindre égard. Les tentatives d’organiser la foule selon des critères raciaux – « Les Blanc·hes devant ! », etc. – étaient presque toujours inefficaces. Pendant que certain·es étaient envoyé·es bloquer la circulation sur l’autoroute, sur la route en contrebas, la foule collaborait et se faisait passer des projectiles et des armes sans tenir compte des divisions raciales. Le mythe de « l’agitateur extérieur » a résonné comme une mauvaise blague dans les oreilles de tous ceux qui se trouvaient là3.

Les premiers jours de l’occupation ont été une période de liberté pour tou·tes. Chaque soir, des adolescent·es sortaient pour bloquer les routes avec des lance-flammes, des fusils, des épées et des voitures. Les intersections voisines ont aussi été occupées et à la tombée de la nuit, des caravanes se sont formées pour piller les quartiers riches de la ville. L’occupation de l’espace ne se limitait pas au parking. Elle était poreuse et diffuse, mobile plutôt que fortifiée.

 

Nous allions au Wendy’s presque tous les jours, appréciant le sentiment nettement antipolitique de l’espace. Mais au fil du temps, nous étions de moins en moins sûr·es de l’issue de l’occupation. On s’est chargé de mettre en place des structures (toilettes, abris contre la pluie en bambou, barricades…) et à former des alliances avec quelques-unes des personnes qui s’occupaient de la sécurité, mais nous n’avons pas beaucoup parlé de ce qui adviendrait ensuite.

 

Avançons de quelques semaines. Le 29 juin, un camarade nous envoya un SMS des « chefs » [de l’occupation] du Wendy’s, adressé « à qui de droit ». Les auteurs du message qualifiaient l’occupation de « manifestation privée » avant de poursuivre en disant : « Nous avons un plan détaillé et nous ne voulons pas que nos souhaits soient confondus avec ceux d’autres communautés ». C’était la première fois que nous entendions parler d’un « plan détaillé ». Ils ont continué : « Jusqu’à présent, nous n’avons enfreint aucune loi. » Ils « voulaient que les politicien·nes de la communauté discutent avec [eux] » pour organiser la construction d’un Centre de Paix et d’un monument national, entre autres choses. Le reste de la lettre énumérait les demandes pour l’abolition de la police. Nous nous sommes moqués de l’idée d’appeler cela une « manifestation privée », et particulièrement du passage où ils disaient « [n’avoir] enfreint aucune loi ». L’occupation avait commencé par l’incendie du bâtiment, et c’est sûr que ce n’était pas très légal, beaucoup de gens ont été poursuivis pour cela. Les chefs autoproclamé·es n’étaient clairement pas là depuis le début. Ils n’avaient pas plus de droit de propriété sur cet espace que n’importe qui d’autre. C’était la première fois que nous entendions dire que quelqu’un voulait transformer le Wendy’s en « Centre de paix ». Nous ne savions pas exactement comment cela devait se faire. Rester assis sur le parking pendant assez longtemps avec des armes et la mairie finirait par céder ? Ce n’est qu’une fois la stratégie annoncée que nous avons réalisé l’absence totale de stratégie.

 

Sur le leadership noir au sein du mouvement

 

Le groupe qui a établi une occupation permanente au Wendy’s n’était en aucune façon affilié au groupe Black Lives Matter officiel ou à tout autre groupe militant préexistant, et c’est pourquoi nous ne pouvons pas le décrire comme un pouvoir politique au sens traditionnel. L’atmosphère de l’occupation était remarquable par son absence de figures gauchistes ou activistes comme les gens qui font du prosélytisme, qui donnent des ordres par mégaphones, mènent les assemblées générales

ou font des tentatives pour « organiser » les autres. Alors qu’on ne voyait nulle part de commandement traditionnel et activiste, ce qui est apparu s’est inscrit davantage dans la lignée d’une direction silencieuse et informelle.

Les rôles des occupants du Wendy’s peuvent être compris à travers trois catégories clairement définies : un conseil de leaders, quelques chefs de gangs et une équipe de sécurité composée en grande partie de jeunes hommes dont le rôle était de surveiller l’entrée du parking du Wendy’s, d’effectuer des patrouilles de nuit pour voir si la police n’arrivait pas et, de temps en temps, de bloquer les routes et contrôler la circulation. Dans l’ensemble, les actions des dirigeants ont été un frein au potentiel de l’occupation, c’était plus une zone sans flics qu’une zone autonome.

 

Les mouvements contemporains sont de fait sans leader. Ce n’est pas un choix moral – une décision de s’opposer à tout com mandement venu d’en haut – mais une condition de notre époque. Comme l’a récemment écrit le collectif We Still Outside, « ce qu’ils appellent « le leadership noir » n’existe pas »4.

Cela ne veut pas dire que personne ne prend d’initiative, ni ne dit aux autres ce qu’ils doivent faire. Loin de là. Il s’agit, encore une fois, d’une question d’époque. Dans les années soixante et soixante-dix, il y avait la NAACP, le SNCC, le SDS, le BLA5, le Revolutionary Action Movement, les Black Panthers, le Weather Underground avec leurs figures concomitantes – Martin Luther King Jr, Huey Newton, Assata Shakur. Qui sont ces figures aujourd’hui ? Si les luttes de ces dernières années ont créé beaucoup de martyrs, il n’y a pas de leaders. Même si certaines branches de l’organisation officielle Black Lives Matter ont survécu au cycle précédent du BLM, elles ont surtout joué un rôle pacificateur dans le soulèvement actuel, ont préconisé des réformes ou, au mieux, ont été réduites à exprimer leur soutien à des actions plus combatives avec lesquelles elles n’avaient rien à voir. Black Lives Matter survit non pas comme une organisation mais comme un meme, c’est-à-dire, au mieux, un slogan. Quand des leaders émergent, il est peu probable qu’ils aient un engagement significatif dans la lutte – les leaders d’aujourd’hui ne mènent les luttes qu’à un seul endroit : à leur fin.

Les chefs du Wendy’s avaient pour objectif de créer le Rayshard Brooks Peace Center, un endroit imaginé pour mettre en place des services de soin et de guérison pour les Noir·es. Cet objectif semblait approprié à la situation et même potentiellement réalisable, et en tant qu’idée, il a gagné le soutien de nombreux participants à l’occupation.

Mais la stratégie était confuse en ce sens qu’elle tentait de combiner des éléments d’une occupation conflictuelle et militante avec l’objectif final d’entamer un dialogue avec les politicien·nes de la ville. De cette façon, le conflit sur l’issue de l’occupation présente une analogie insoupçonnée avec le conflit sur la ZAD. Était-il préférable de maintenir un espace combatif qui refuse de négocier avec la ville, mais qui finirait écrasé militairement ? Ou était-il plus pertinent d’engager des négociations pour obtenir des victoires plus pérennes et qui, bien que potentiellement récupérables, pourraient en fin de compte donner du pouvoir aux personnes impliquées ? (Sur ce point, il est intéressant de noter que des textes récents de Portland6 ont tenté de remettre en question la même dichotomie « politique de pression contre action directe »).

 

Le problème du leadership du Wendy’s a dépassé les critiques traditionnelles sur la direction du mouvement. De telles critiques tendent à se concentrer sur les acteur·rices qui essaient de circonscrire les limites de l’action à des gestes largement symboliques, tout en neutralisant ou en dénonçant toute force qui tenterait de dépasser ce cadre. Dans le texte « On Black Leadership and other White Myths », par exemple, le problème particulier attribué au leadership noir est sa tentative pacificatrice d’étouffer la rage noire spontanée dans le but de se plier à un imaginaire de lutte blanc. Si une telle critique saisit le problème des dirigeant·es noir·es comme la maire d’Atlanta, Keisha Lance Bottoms, ce récit ne décrit pas efficacement ce qui s’est passé au Wendy’s. Plus précisément, si les dirigeant·es ont dicté les formes d’action qui étaient et n’étaient pas légitimes, ils et elles n’ont pas pacifié le mouvement, ni tenté de présenter une version plus acceptable de la colère noire qui obtiendrait un large soutien symbolique de la société civile blanche. Au lieu de cela, le leadership informel du mouvement a basculé d’une position militante pacificatrice à une escalade de violence qui a, comme je le décris plus loin, contribué à la fin de l’occupation. Le problème du leadership, combiné à la nature armée de l’occupation, a consolidé les rapports de force d’une manière qui a surdéterminé le reste de la situation.

D’un point de vue pragmatique, le principal obstacle rencontré avec ces tentatives de leadership plus combatives est que nos systèmes d’organisation étaient incompatibles, ce qui empêchait presque entièrement la communication entre ces différents systèmes. Il était presque impossible pour un groupe opérant avec une direction fermée et une idée claire de son propre fonctionnement interne d’interagir et de faire des choses avec des essaims chaotiques et sans chef·fe.

 

La forme hiérarchique de commandement des pseudo-leaders de l’occupation du Wendy’s ne pouvait pas cohabiter avec celles et ceux qui étaient habitué·es à fonctionner selon des principes d’autonomie. En ce qui concerne son propre système d’organisation, la direction du Wendy’s avait une idée précise de qui était qui, ce qui lui permettait de répartir clairement les tâches et de définir une structure hiérarchique dans ses propres rangs. Mais ce modèle d’organisation appartient à une époque révolue, dans laquelle les participants à un mouvement pouvaient rechercher la cohérence en forçant tout le monde à s’aligner, ou en s’attendant à ce que l’unité soit garantie par une idéologie ou une identité commune.

 

Dans les insurrections contemporaines, cette structure hiérarchique de commandement et son mouvement vers l’unité sont remplacés par une forme d’intelligence collective immanente. Les gestes et la communication se répandent à travers une société de plus en plus fragmentée sans consolider aucun corps organisationnel ou identité cohérente. Les actions et les tactiques, partagées sur Telegram ou les réseaux sociaux, sont détournées de manière à répondre aux besoins spécifiques des différents lieux et se répandent comme des mèmes. Notre tâche organisationnelle consiste donc davantage à arbitrer les différences qu’à surmonter les séparations. Faire face au problème organisationnel en comprenant la fragmentation comme une condition, plutôt qu’un défaut, sera crucial pour permettre à nos mouvements de s’épanouir – plutôt que de se décomposer – sous le signe de l’absence de direction.

 

Poursuite de l’occupation et fusillades

 

C’est le Juneteenth7, l’ambiance est à la fête, nous sommes en pleine révolution. Nous sommes sous un porche, nous nous défonçons à nouveau, à sept ou huit, à donf, et nous nous apprêtons à descendre au Wendy’s pour la nuit. Tout à coup, nous entendons des coups de feu. Ici, c’est Lakewood Heights, les gens tirent tous les soirs dans ce quartier. Mais je n’ai jamais rien entendu de tel de ma vie. Au total, plus de cent coups de feu ont été tirés. Les tirs ont continué pendant environ trente minutes. On apprend que quelqu’un qu’on connaît a été touché par une balle perdue. Cette personne a garrotté sa jambe toute seule et s’est assise calmement, attendant que quelqu’un la sorte de là. Heureusement, elle s’en est sortie sans blessure grave. Plus tard, nous apprenons que les premiers coups de feu sont venus de Blancs qui se sont approchés et ont ouvert le feu sur le Wendy’s.

 

Le Juneteenth marque le premier jour où nous n’étions pas au Wendy’s. Le lendemain, nous prenons une pause et nous nous préparons à faire un grand barbecue pour le jour suivant. Il semble que les personnes hors de l’occupation ne savent pas vraiment ce qui se passe au Wendy’s, alors nous essayons de l’ouvrir à la communauté et d’attirer de nouvelles personnes dans cet endroit. Nous avons besoin que l’espace s’élargisse. Nous avons besoin que davantage de gens viennent avec leurs propres initiatives et aident à construire cet espace.

 

Nous lançons un appel aux dons et recevons de nombreuses participations. Nous préparons un festin exorbitant. Je ne parle pas de hot-dogs, mais de plusieurs sortes de viandes et de poissons, et d’une marmite de chili géante. Nous passons la majeure partie de la journée à tout préparer. Nous prenons deux voitures pour nous rendre au Wendy’s vers une heure de l’après-midi. La première voiture entre sans problème avec lebarbecue à l’arrière. Je suis dans la deuxième voiture, nous approchons de l’entrée du parking, le coffre plein de nourriture. Nous sommes accueillis par un homme étrange qui tient une feuille de papier plastifiée. Nous baissons la vitre et il nous dit : « Êtes-vous déjà venus au Centre de Paix ? ». « Monsieur, c’est le Wendy’s », me suis-je retenu de répondre. J’ai plutôt dit : « Je suis venu ici tous les jours et je ne vous ai jamais vu ici, qui êtes-vous ? » L’homme s’échauffe, nous dit que nous devons nous arrêter et écouter son laïus avant d’entrer. Nous l’ignorons et faisons signe à certaines des personnes que nous connaissions des jours précédents, et essayons de faire venir nos camarades pour nous aider. L’homme s’impatiente et se met à crier « GAREZ-VOUS DE L’AUTRE COTÉ DE LA ROUTE ! ». À ce moment-là, les choses deviennent vraiment tendues. Tout d’un coup, notre voiture est entourée de gens armés. À ce stade, nous nous soumettons. On fait demi-tour et on traverse la route. Bon, maintenant c’est un peu le stress. Nous sommes escorté·es de l’autre côté de la rue, où nous nous garons. Notre voiture est toujours encerclée. « Vous avez des bombes dans cette voiture, des IED8 ? », nous demande quelqu’un. Je réponds « non, je suis venu ici tous les jours, vous nous avez vu·es ici. Nous sommes venu·es faire la cuisine pour vous et la voiture est pleine de nourriture. » Ils fouillent la voiture ; je cache le couteau que j’ai apporté pour couper la nourriture sous mon siège aussi discrètement que possible. Sur le parking du Wendy’s, des délibérations sont en cours. Nous enchaînons les cigarettes pour passer ce qui semble être une éternité. Nos ami·es sont toujours derrière le poste de contrôle armé. Tout ce que nous pouvons faire, c’est attendre. Enfin, les gens commencent à comprendre qu’on est juste venu faire des grillades. Un type plus âgé s’approche de nous : « Je sais que vous êtes tous là pour faire de bonnes choses pour nous. Mais ne faites pas de mal à cette communauté. Sinon, on a des snipers, il y a plus de cinquante armes sur ce parking en ce moment. Si vous faites un faux pas, vous n’en sortirez pas vivants. » Nous leur assurons que nous ne leur voulons aucun mal et là, un autre groupe armé traverse la route. Un des membres de l’équipe de sécurité nous dit : « C’est bien que vous soyez ici avec nous. Tous ceux qui ne sont pas avec nous vont mourir. »

 

Une fois que nous arrivons de l’autre côté du parking du Wendy’s, nous commençons à décharger. Peu de temps après, une dispute éclate sur le parking, et finalement quelqu’un vient nous dire de ficher le camp avant que nous soyons chassé·es. Nous partons alors nous installer au coin de la rue et nous distribuons à distance des plateaux-repas.

 

La fusillade du 19 juin a transformé ce mouvement illimité en une occupation définie et circonscrite, et les Blanc·hes ont été temporairement banni·es de cet espace. Il paraissait logique de renforcer la sécurité après une fusillade, mais le résultat final a été une forte augmentation de la militarisation de l’espace combinée à une méfiance envers tous ceux et toutes celles qui n’y étaient pas allé·es auparavant. Au fil du temps, on a dit aux visiteur·euses qu’ils et elles pouvaient venir se recueillir auprès du mémorial de Rayshard, mais qu’après lui avoir rendu hommage, ils et elles devaient partir. Dans le pire des cas, tous ceux qui voulaient rester plus longtemps devaient s’enregistrer auprès de la sécurité, indiquer les tâches qu’ils voulaient accomplir, la durée prévue de leur séjour et partir après avoir terminé ce qu’ils étaient venus faire. Un des cas plus notables, celui d’un jeune garçon qui s’était porté volontaire pour mettre en place une stratégie de communication pour l’occupation a été banni à vie pour avoir fait un trou dans la clôture du parking qui donnait sur le voisinage, un terrain géant rempli de matériaux à barricade et plein de cachettes, ainsi qu’une sortie secrète. Ce n’était plus un espace vibrant comme au début, et certainement plus un lieu d’expérimentation.

 

 

Paranoïa et fatalisme

 

La paranoïa et la prolifération des théories du complot font partie intégrante de notre atmosphère politique contemporaine. Si la police et les politicien·nes ne peuvent réprimer un mouvement à l’avance ou sur le moment, ils vont souvent tenter de le diviser après coup en semant la méfiance entre les acteurs et en attribuant des intentions malveillantes aux responsables. La police de Minneapolis a suivi cette stratégie, en essayant à maintes reprises d’imputer les actes les plus significatifs de la révolte aux « suprémacistes blanc·hes 9».

Les participant·es à l’occupation du Wendy’s n’étaient pas immunisé·es contre ce genre de théories du complot. Ainsi, à un moment donné, les gens se sont convaincus que les tireurs qui ont attaqué le camp le 5 juillet étaient des « Russes » en voyés pour faire dérailler le mouvement. La plupart du temps, beaucoup de gens pensaient que nous étions aussi des agitateur·rices extérieur·es. On peut comprendre que des Noir·es se méfient des intentions d’un groupe composé en partie de Blanc·hes venant au Wendy’s. Nous ne nous attendons pas à ce que cette méfiance soit immédiatement surmontée. Mais à mesure que la direction devenait de plus en plus paranoïaque, il devenait de plus en plus difficile pour notre groupe de faire quoi que ce soit. Ainsi, la nourriture que nous apportions à l’occupation, pour tenter d’apporter de la force à la lutte, était considérée comme « empoisonnée » et ne devait pas être mangée. Dans un autre cas, un barnum en bambou a été construit puisqu’il n’y avait pas ou peu de protection solide contre les pluies d’été. Une fois la structure achevée, elle a été (presque certainement intentionnellement) détruite par méfiance à l’égard de nos intentions de solidarité. Et enfin, les hauts responsables étaient absolument certains que le KKK allait venir au Wendy’s le 4 juillet et commencer à tirer sur les gens. Certains participants nous avaient demandé si nous étions volontaires pour infiltrer le KKK ; nous leur avons assuré que, si le KKK s’apprêtait effectivement à venir, l’information aurait probablement fuité et nous le saurions. Hélas, ils ne nous ont pas vraiment écoutés. En conséquence, le 4 juillet, ils ont décidé de faire appel au soutien de la NFAC (Not Fucking Around Coalition), une milice noire.

 

Si la paranoïa découle d’une incapacité à faire confiance aux bonnes intentions d’autres acteur·rices (« extérieur·es »), le fatalisme est causé par une incapacité à croire en une issue désirable de la lutte dans son ensemble. En termes simples, par fatalisme, j’entends le fait de se battre avec beaucoup de détermination mais sans espoir. En suivant tous les mouvements qui vont et viennent, on ne peut s’empêcher de s’inquiéter en entendant des jeunes dire « je suis prêt·e à mourir pour ce truc ». C’est le genre de choses que nous avons souvent entendu de la bouche de ces jeunes hommes noirs, armés jusqu’aux dents et parlant de défendre un parking contenant à peine plus qu’un bâtiment incendié. Bien sûr, à certains égards, cet endroit est sacré, puisqu’il a été le lieu d’un meurtre policier. D’autre part, l’incapacité à se détacher de ce sentiment est elle-même mortelle. Le fatalisme n’est une erreur de la part de personne. Ça semble plutôt être un problème propre aux révoltes émergentes, induit par un manque de clarté autour de l’horizon politique ultime des mouvements révolutionnaires en général, et au-delà, par l’horizon lugubre de nos vies dans leur ensemble. Si nous ne nous battons pas pour de simples négociations (et je pense qu’une grande partie du mouvement veut bien plus que cela), et s’il n’y a plus de perception commune de ce que signifie la révolution, alors on ne sait pas non plus à quoi pourrait ressembler la victoire, à part brûler des commissariats de police.

 

Je ne dis pas non plus que le militantisme « tête brûlée » doit être corrigé stratégiquement par des experts révolutionnaires plus « rationnels ». En effet, il semble presque que ce soit précisément ce genre d’attentes stratégiques héritées du XXe siècle qui provoque la dysphorie10 des experts les plus chevronnés. Cependant, le problème demeure : sans une sensibilité partagée autour de leurs objectifs révolutionnaires ultimes, les révoltes risquent d’adopter une stratégie d’escalade exponentielle qui ne peut conduire qu’à la répression ou à l’épuisement.

Cet état d’esprit fataliste est reconnaissable par toute personne familière au malheur du guerrier ou du sujet militant, qui tous deux entreprennent des exploits toujours plus nombreux avec des rendements décroissants. De nombreux frontliners ont également été confrontés à ce problème : ils ont continué de manifester, mouvement après mouvement, jamais satisfaits de ce qu’ils avaient accompli puisque cela n’avait pas abouti à l’incendie d’un commissariat de police ou à quelque chose comme une révolution. Cela les a non seulement rendus vulnérables à la répression, mais a également teinté leurs activités d’un sentiment de désespoir, ce qui signifie qu’ils ne savent pas quand il est temps de se désengager des combats de rue, ce qui les rend déçus ou blasés de la lutte. Si nous ne sommes pas capables de nous détacher d’un mode de conflit spécifique en temps voulu, nous risquons d’être pris au piège dans des batailles symétriques avec l’État, qui sont le plus souvent réactives ou vindicatives. Dans son autobiographie Bad, James Carr, un légendaire hors-la-loi et rebelle des prisons connu pour sa camaraderie avec George Jackson11 , énonce une célèbre critique de l’idéologie de la guérilla qui faisait partie à la fois de l’organisation des prisons et du radicalisme noir au début des années soixante : « J’ai réalisé qu’en tant que militant, je serais toujours à la merci d’actes arbitraires. Les militants et les membres des Tactical Squads12 vivent en symbiose puisque les gauchistes parlent un langage que les matons peuvent comprendre : la résolution purement militaire des rapports de force ». Il poursuit : « J’ai constaté que toutes les alternatives que je m’étais fixées étaient réactionnaires dans la mesure où elles n’étaient que des réponses directes aux crimes commis par l’État. Les termes, le terrain et les armes de mon combat passé avaient tous été dictés par mon ennemi. Cela avait accru ma rage, mais aussi augmenté mon envie de combattre à tel point que je ne pouvais plus gagner. »

 

L’action politique dans notre présent sera caractérisée par la paranoïa et le fatalisme – et une stratégie révolutionnaire doit trouver un moyen de dépasser ces limites. La paranoïa et le fatalisme sont tous deux nés d’une situation paradoxale, celle d’être à la fois incapable de trouver du sens dans les actions extérieures au conflit actuel et incapable d’avoir foi en un processus collectif d’autonomisation [empowerment]. La question essentielle reste de savoir comment couper court à la confusion causée par la désinformation, par la paranoïa et le fatalisme et empêcher la lutte de s’épuiser intérieurement. D’une part, les partisans doivent lutter activement contre la diffusion de la désinformation en étant les premiers à mettre en place des infrastructures de communication qui permettent de vérifier les faits et de discuter des plans et des idées de manière décentralisée. D’autre part, ils doivent trouver des moyens significatifs de clarifier les objectifs révolutionnaires immanents au mouvement lui-même, ce qui permettra d’éviter de se lancer dans des batailles désespérées, impossibles à gagner.

 

Comment pouvons-nous nous engager dans des conflits où les participant·es perdent si facilement le contact avec la réalité de la situation, tout en étant prêt·es à risquer leur vie pour les mêmes situations, le tout sans possibilité de victoire ? Le problème du fatalisme renvoie à la question du leadership : historiquement, le rôle du parti a été d’intervenir et de conduire les prolétaires hors des luttes désespérées et sans issue, vers une trajectoire historique qui aboutirait à une victoire. Mais aujourd’hui, nous ne pouvons désigner aucun groupe, parti, organisation, tendance ou quoi que ce soit d’autre qui puisse donner de la cohésion au mouvement, même après coup.

 

Nous sommes le 4 juillet. Une fête de quartier est organisée au Wendy’s. Pour la première fois depuis la fusillade du juneteenth, l’espace est ouvert. Cela signifie que tout le monde est bienvenu. C’est ce que nous pensions qu’il fallait faire depuis le début. Des centaines de personnes entrent dans un espace où elles n’ont jamais mis les pieds. Il y a des personnes âgées et des enfants, certain·es ont traversé tout le pays pour venir manifester ici. Il y a des tonnes de nourriture, une tente avec un DJ et des gens qui dansent, des personnes qui boivent à longueur de journée, des joints tournent, c’est le point culminant du mouvement, tout fait sens. Quelques militant·es ont monté un stand de « formation à l’éducation politique », heureusement ils et elles ont rapidement été déplacé·es à l’arrière du parking où personne ne peut les entendre ou les voir, car ils et elles n’auraient pas pu être plus déconnecté·es de l’ambiance, même s’ils avaient essayé. Malgré tout, je suis heureux que ces militant·es aient été là. Plus que tout, nous avons besoin que des groupes divers occupent la place. Pendant ce temps, d’autres ont peint des fresques de l’autre côté du bâtiment. Enfin, l’espace ressemble à une zone autonome. Les gens ont des idées différentes sur ce qu’ils devraient faire, personne ne domine l’espace, il n’y a pas de désaccord en soi et la diversité des composantes en présence devient une source de force plutôt qu’une source de confusion. Cette dynamique est ce que nous appelons la composition du mouvement, et à ce moment, la zone est invincible.

 

Soudain, quelque chose change. Sans s’annoncer, un groupe d’environ deux cent personnes vêtues de noir et armées jusqu’aux dents se présente et marche sur la zone en formation militaire. Il s’agit d’une milice entièrement noire. Le geste inspire une certaine admiration mêlée d’effroi chez tout le monde ; à présent plus personne n’oserait venir foutre la merde dans cet endroit. Mais il se passe quelque chose d’étrange. Après avoir posé pour une photo devant le bâtiment, la majorité d’entre eux font demi-tour et s’en vont. Ce sont des spécialistes qui ne sont jamais venu·es, qu’on pourrait littéralement qualifier « d’agitateurs extérieurs », même s’ils et elles étaient noir·es. L’ambiance change. « Un nuage s’abat sur le ciel et cache le soleil. »

 

Quatre heures plus tard, c’est la nuit et je n’ai jamais été aussi heureux de l’occupation. Le parking d’un ancien fast-food s’ouvre comme un aperçu du paradis. Nous mangeons des plats que quelqu’un a préparés, nous attendons que le feu d’artifice commence, un peu défoncé·es par les joints et le soleil. Je remarque que les gens recommencent à bloquer les rues, ce qu’ils n’avaient pas fait depuis que les flics avaient volé leurs barricades trois semaines plus tôt. Il faut trois gars avec des fusils pour bloquer une voie de la route, puisqu’il n’y a qu’une poubelle comme barricade. Je rentre à la maison pour me changer et me préparer pour la nuit, car il y a une marche dans un autre quartier de la ville plus tard dans la soirée. Quand je reviens environ une heure plus tard, je suis prêt à m’activer. J’ai bu une boisson énergisante et je suis prêt pour n’importe quoi. Je me fais la même remarque que plus tôt dans la journée : les véritables barricades c’est tout de même mieux pour bloquer une route.

 

Quand les balles se mettent à siffler, je perds tout sens de l’orientation. J’attrape ma meilleure amie et je la tire avec moi au sol et derrière une voiture, je la tiens près de moi, et quand les tirs s’arrêtent un instant, nous courons à ras du sol jusqu’à l’arrière du parking. Quelqu’un nous ouvre la porte de sa voiture et nous montons dedans pour nous abriter. Nous ne sommes pas en sécurité ici. Des cris à vous glacer le sang retentissent, je vois des échanges de coup de feu. Quelqu’un crie « CELUI QUI A TIRÉ SUR CET HOMME NOIR VA MOURIR ! ». Nous cherchons nos ami·es, nous essayons de savoir où ils et elles sont allé·es, en nous demandant si nous devons partir ou rester. La même voix retentit : « SI VOUS N’AVEZ PAS DE FUSIL OU DE FLINGUE, PARTEZ MAINTENANT. SI VOUS N’AVEZ PAS DE FUSIL OU DE FLINGUE, PARTEZ MAINTENANT ». Ok, c’est bon. Nous essayons de trouver une sortie. Je me souviens de la personne qui a été virée du Wendy’s pour avoir fait un trou dans la clôture du terrain voisin, et c’est comme ça qu’on s’échappe. Je ne sais pas si ce gamin savait que son geste allait un jour sauver des vies, mais c’est exactement ce qui se passe à ce moment-là. Nous nous rendons dans le quartier voisin, sautons quelques clôtures et courons à la maison. Il est 21h, il y a une marche qui commence bientôt. Nous avons moins d’une heure pour décompresser et tout encaisser avant de retourner battre le pavé. Nous sommes encore étourdi·es par ce qui vient de se passer, mais l’adrénaline nous pousse à vivre une aventure qui durera toute la nuit. Le lendemain, nous apprenons qu’une petite fille du nom de Secoria Turner13 a été abattue lors d’une dispute qui a éclaté au niveau des barrages. Je ne réaliserai que des semaines plus tard à quel point ce qui s’est passé cette nuit-là m’a marqué.

 

Avoir affaire aux fous de la gâchette

 

L’Amérique est ce pays étrange où les boomers sont plus prompts à ignorer les flics qui se font tirer dessus que les fenêtres brisées : la première chose constitue une forme légitime d’autodéfense, la seconde une attaque contre la propriété. Il est illusoire de croire que les manifestations aux États-

Unis se dérouleront sans armes à feu à l’avenir, et c’est pourquoi il est important de réfléchir à la meilleure façon de faire avec. Le problème est difficile. Si le fatalisme indique un problème stratégique d’escalade sans horizon clair, alors les armes à feu sont la contrepartie tactique de cette stratégie dans le contexte étasunien.

 

Si les armes étaient présentes dès la première nuit au Wendy’s, juste après la mort de Rayshard, elles sont devenues un élément important de l’occupation après la fusillade du 19 juin. Cette première fusillade a eu deux conséquences notables : les Blanc·hes ont été temporairement interdit·es de séjour et les gens ont commencé à stocker des armes dans le parking du Wendy’s. Que cela ait été ou non la bonne chose à faire, il faut dire que la stratégie de la droite dépend de la polarisation des tensions précisément autour de ces deux axes : la polarisation du conflit selon des critères ethniques et l’incitation au conflit armé.

 

Puisque les blocages de trafic ont finalement conduit à une confrontation armée, pouvons-nous imaginer le rôle stratégique spécifique qu’ils auraient pu jouer ? Dans les jours qui ont suivi le 19 juin, des barrages routiers constitués de restes de déchets brûlés provenant de l’incendie initial ont été mis en place dans les rues et renforcés par des jeunes hommes armés de fusils. Le barrage n’était pas installé dans n’importe quelle rue du quartier, mais au premier carrefour de la bretelle de sortie d’autoroute. En clair, ils ont bloqué l’entrée de tout le quartier. Les voitures des Noir·es qui manifestaient leur solidarité ou brandissaient le poing étaient autorisées à passer, tandis que les Blanc·hes faisaient généralement demi-tour bien avant de s’approcher des barrages. S’il avait été maintenu assez longtemps, un tel barrage était le genre de chose qui aurait pu provoquer la fuite des Blanc·hes de la zone, forçant certain·es à abandonner leurs plans de « nettoyage du quartier14 ».

 

Si c’est grâce aux lanceur·euses de pierres et aux pyromanes qu’on a pu revendiquer ce territoire, c’est sans doute la présence de ces armes qui a tenu la police à l’écart pendant trois semaines. Les gauchistes sont souvent consterné·es lorsque la police laisse faire les manifestants armés de droite qui tentent de bloquer ou d’occuper l’espace, mais l’occupation du Wendy’s a montré que cela avait plus à voir avec la présence d’armes que beaucoup de gauchistes ne voudraient le croire. L’exposition manifeste d’armes à feu a fait en sorte que les flics n’osaient pas s’approcher de l’endroit de peur d’être pris dans une fusillade. Étant donné la morosité du département de police d’Atlanta – de nombreux fonctionnaires avaient quitté leur travail cette semaine-là suite aux accusations portées contre le flic tueur – il était clair qu’ils étaient débordés et n’avaient pas les forces nécessaires pour s’engager dans ce genre de conflits armés. Et pourtant, sur un total estimé de sept fusillades qui ont eu lieu en trois semaines, aucun·e fasciste ou flic n’a été abattu·e, et aucun·e de ceux et celles qui ont été tué·es n’étaient des adversaires de l’occupation.

 

Quel a été l’effet des armes à feu sur l’occupation ? Elles sont finalement devenues un ersatz de réflexion sur la manière de garder l’espace en sécurité – et également un ersatz de stratégie de pouvoir collectif. Bien qu’elles aient contribué à éloigner la police, elles sont devenues un substitut à d’autres types d’activités qui auraient pu renforcer l’occupation : ramener du monde plutôt que pas, construire de véritables barricades dans la rue au lieu de laisser aux hommes armés le soin d’arrêter les voitures, etc. L’augmentation du nombre d’armes à feu a contribué à l’atmosphère militaire qui dominait le camp. Ainsi, au lieu de dormir la nuit, l’équipe de sécurité a été chargée de « patrouiller » sur zone pour repérer les menaces, la meilleure recette pour un burnout rapide. Selon moi, il ne fait aucun doute que la raison pour laquelle les gens ne sont pas venus en plus grand nombre dans cet espace est qu’ils avaient peur des armes. Et ce n’était pas juste le cas des Blanc·hes. Des voisin·es noir·es qui se baladent tout le temps avec des armes à feu ne voulaient toujours pas venir, parce qu’ils et elles ne voyaient pas les armes comme quelque chose de particulièrement impressionnant ; à leurs yeux, les armes à feu signalaient plutôt une activité de gang spécialisé qui était dangereuse pour leurs enfants. Cela n’avait donc pas le même effet d’attraction que pour de nombreux militants. En d’autres termes, le recours aux armes à feu a créé un environnement hostile qui a fini par limiter le champ d’action des acteur·rices engagé·es dans l’occupation, ce qui l’a rendu encore plus vulnérable à la violence et aux attaques.

 

Le problème n’était pas la présence d’armes à feu en soi, mais le fait que porter une arme se soit transformé en un rôle spécifique. Cette spécialisation a été particulièrement visible avec l’arrivée du groupe Not Fucking Around Coalition le 4 juillet. Leur présence exceptionnelle, qui n’était qu’une opération de com’, n’a pas du tout tenu compte de la situation, a militarisé l’ambiance et n’a certainement pas contribué à la sécurité de qui que ce soit.

 

Alors que la milice a été appelée pour sécuriser l’espace face à des menaces inventées de lynchage par le KKK, le 4 juillet, leur présence était tout simplement autoritaire, et a créé une situation dont ils n’ont pas réellement assumé la responsabilité. Même s’ils sont noirs, ils représentent un pôle d’antagonisme qui s’intensifie trop rapidement et tombe dans le piège d’une guerre symétrique.

 

Plus les acteur·rices armé·es deviendront les chef·fes de file de la lutte, moins il restera de marge de manœuvre aux personnes qui lancent des molotovs, entrent par effraction dans les bâtiments pour pirater l’électricité ou coupent des clôtures pour voler du matériel.

 

L’idée selon laquelle la meilleure façon de répondre à la violence armée de l’État serait de recourir à davantage de violence armée est une erreur qui a une histoire. Un débat similaire s’est déroulé dans les années soixante entre Eldridge Cleaver et Huey Newton : alors que le premier préconisait une avant-garde armée de lumpen-proletaires pour mener la lutte, Newton en est venu à constater les effets ostracisants que le militantisme « tête brûlée » avait sur la lutte et insistait plutôt sur la stratégie d’aide mutuelle et d’auto-organisation. Une approche plus centrée sur la communauté au Wendy’s aurait peut-être créé l’espace nécessaire à la croissance d’un véritable pouvoir matériel autonome, et l’élargissement du champ d’action des acteur·rices aurait peut-être rendu cet espace moins vulnérable aux attaques armées, réduisant le nombre d’armes nécessaires.

 

Les armes au Wendy’s n’allaient pas faire apparaître comme par magie un Peace Center. Outre le fait qu’elles remplaçaient toute stratégie réelle, les armes n’ont pas aidé les dirigeants du Wendy’s à se rapprocher de leur véritable objectif et, en fin de compte, ils dépendaient toujours des négociations avec l’État pour obtenir ce qu’ils désiraient. En même temps, il est clair qu’il n’aurait pas été possible de lancer une critique des armes à feu depuis une position non armée. Tout plaidoyer en faveur de la non-violence aurait été rejeté et mis de côté. Rétrospectivement, si nous avions voulu rendre l’espace plus sûr et plus hospitalier, nous aurions dû prendre en charge des rôles au sein de l’équipe de sécurité et neutraliser la militarisation croissante depuis l’intérieur – comme une auto-abolition du partisan armé, si une telle chose est concevable.

 

La question de la violence sera décisive pour l’avenir des mouvements révolutionnaires aux États-Unis. Il ne fait aucun doute que ces mouvements devront s’armer pour se défendre. Pourtant, comme cela s’est également produit dans la CHAZ à Seattle, la violence dans les zones sans police a souvent pour conséquence directe de leur faire perdre du soutien politique. Lorsque c’est le cas, la police n’a même pas besoin de se donner la peine de poursuivre une stratégie de répression directe. Au lieu de cela, elle peut simplement attendre que son absence de la zone permette une violence suffisante pour que sa présence semble à nouveau justifiée. Contrairement à cette stratégie qui est composée de factions minoritaires de tireurs armés, l’héritage du mouvement d’action directe non-violente permet de s’assurer un soutien large. Souligner cela ne constitue pas un plaidoyer pour une non-violence moralisatrice, mais suggère plutôt que la force de nos mouvements dépendra d’un large soutien social plus que de victoires purement militaires.

 

Conclusion

 

Les principaux problèmes du Wendy’s étaient que l’espace était contrôlé par une direction hiérarchique qui, de son propre aveu, a « privatisé » le mouvement, au point de refuser l’aide de plusieurs dizaines de personnes qui voulaient contribuer à l’espace de manière conséquente. Ces facteurs ont rendu la zone de plus en plus isolée, et les dirigeants de plus en plus paranoïaques. En conséquence, l’occupation reposait sur une stratégie dangereuse d’escalade armée qui a renforcé l’État, et qui s’est terminée de manière prévisible avec de la violence armée qui a rendu la zone très franchement, difficile à défendre après qu’une enfant de 8 ans ait été tuée dans les tirs croisés d’une fusillade le 4 juillet. Tandis que l’occupation a été une démonstration écrasante de militantisme et de courage, elle s’est terminée par un dilemme similaire à celui de nombreuses autres révoltes dans le pays : elle n’a pas été en mesure de clarifier ce qu’il y avait à construire ou à affirmer, une fois que les pillages, les incendies et la destruction avaient pris fin.

 

Que nous apprend l’occupation du Wendy’s sur la stratégie de l’escalade ? Que penser du fait que les armes ont à la fois rendu possible l’occupation et conduit à sa disparition ? Si notre tâche a été, dans les luttes passées, de pousser les choses jusqu’à leur horizon insurrectionnel, il faut distinguer celle-ci de l’escalade comme simple augmentation d’une capacité de violence. Kenosha est une autre situation dans laquelle la violence a rapidement dépassé le point où les insurgés étaient capables d’être efficaces. Dans ces situations, le rythme accéléré de l’escalade est insoutenable et, en fin de compte, ne fait que précipiter le rétablissement de l’ordre public. L’activité révolutionnaire doit être mesurée en fonction de sa capacité à être défendue durablement par le plus grand nombre. Lorsque la violence révolutionnaire tend à isoler les participant·es plutôt qu’à les défendre, elle fait plus de mal que de bien.

 

Au-delà de la question de la violence, la question se pose de savoir comment créer une perspective commune sur les formes d’action possibles en l’absence de structures hiérarchiques ou de procéduralisme démocratique. Alors que des mouvements comme celui autour de la mort de George Floyd continuent d’apparaître, les « militant·es organisé·es » pourraient se retrouver dépassé·es et mis à l’écart par des prolétaires qui ne s’intéressent pas ou ne se soucient pas des objectifs révolutionnaires ou stratégiques à long terme, et qui sont au contraire exclusivement attirés par le pillage et les affrontements avec la police. Si nous voulons éviter un résultat aussi facilement prévisible, il est important de clarifier un ensemble mesurable d’objectifs révolutionnaires au-delà de celui de mener des batailles de plus en plus militarisées avec l’État et les fascistes, au risque de devenir déprimé·e ou blasé·e lorsque celles-ci se tarissent ou ne sont plus possibles. Sans aucun objectif en tête, l’escalade de la violence risque de dépasser la capacité des mouvements à produire des affirmations collectives au-delà de celles des ennemis qu’ils et elles ont en commun. Comment contrer cette escalade, tout en continuant à avancer sur une trajectoire révolutionnaire ?

 

Les insurrections et les soulèvements sont une partie importante d’un processus révolutionnaire prolongé, et pas nécessairement leur point apocalyptique culminant. Tous les mouvements, étant par essence des organismes vivants, sont voués à s’éteindre. Aussi désireux·euses que nous soyons de désavouer cette issue inévitable de nos mouvements, les cadres qui permettent d’accompagner la fin des mouvements, avec un sentiment de joie et de célébration, sont importants pour favoriser la croissance d’une force révolutionnaire durable. Il faut une énorme quantité d’énergie pour surmonter les retombées négatives de ces grandes ruptures et éviter de tomber dans un désespoir qui nous oblige à nous engager dans des actions qui ne font qu’imiter les sentiments éveillés pendant le mouvement (la joie de la destruction, désormais entreprise sur une base individuelle sans une masse de personnes), mais qui ne contiennent pas le potentiel pour ouvrir de manière significative de nouveaux chemins de lutte. Pour éviter les actions fatalistes, nous devons cultiver la capacité de nous jeter à corps perdu dans ces révoltes, de donner à ces batailles tout leur sens, tout en reconnaissant quand leur potentiel est épuisé, ou quand les mouvements sont « morts ». Cette capacité à reconnaître quand les insurgé·es ont l’initiative et sont en capacité de déterminer la configuration du terrain (dans la rue notamment), et quand ce n’est plus le cas, est une partie essentielle de ce que signifie « be water ».

 

Comme le montrent clairement les récents débats sur l’opportunité que représenterait une guerre civile, il n’existe aujourd’hui aucun concept de révolution pertinent15. Au XXe siècle, la révolution prolétarienne a été imaginée comme un processus par lequel la classe ouvrière se développerait de manière exponentielle jusqu’à un seuil critique, à partir duquel elle deviendrait politiquement hégémonique, prendrait le pouvoir et construirait un nouveau monde à partir de la coquille de l’ancien. Aujourd’hui, cela n’est plus concevable : nous nous effondrons sous la coquille de l’ancien monde, sans trouver quoi faire avec ses ruines. Par conséquent, les partisan·es d’aujourd’hui devront être beaucoup plus souples dans leurs attentes quant à ce qui est souhaitable et possible dans les années à venir.

Au-delà des conflits internes auxquels notre espèce est confrontée, nous faisons face à la menace d’une extinction sous l’effet d’une catastrophe planétaire aux proportions inimaginables. Cela nous invite à penser, comme l’a dit Günther Anders, à une « apocalypse qui consiste en une simple chute, qui ne représente pas l’ouverture d’un nouvel état de choses positif » – une « apocalypse sans royaume ». Heureusement, nous ne sommes pas les seul·es à être confronté·es à la difficulté de fonder un nouveau mode de vie. Dans les années à venir, les élites dirigeantes auront également de plus en plus de mal à établir et à maintenir l’ordre public. À mesure que l’horizon de la gouvernance se rétrécit, de plus en plus d’espace s’ouvriront à nous, nous permettront d’expérimenter avec des territoires de plus en plus grands, hors de son contrôle. L’occupation du Wendy’s nous a donné un aperçu très concret du désordre qui vient. Notre tâche consiste maintenant à nous servir des défis auxquels nous avons fait face comme base pour nous guider dans l’abîme à venir.

 

 

  1. 1NdT : Alton Sterling était un jeune homme noir, vendeur de CD ambulant. Il fut tué de cinq balles à bout portant par un policier le 5 juillet 2016, dans la ville de Baton Rouge en Louisiane. Abdullah Muflahi, épicier, a filmé sa mort sur son téléphone. Il a été arrêté et détenu illégalement pendant plusieurs heures dans une voiture de police puis au commissariat, pendant que les policiers saisissaient tout aussi illégalement les images de la caméra de sécurité de son magasin ainsi que son téléphone portable.
  1. 2NdT : Eric Garner était un vendeur de cigarettes à la sauvette, et fut tué le 17 juillet 2014 à New York, par un policier qui l’immobilisait avec une clé d’étranglement. Il répéta à plusieurs reprises « I can’t breathe ». La scène fut filmée et diffusée massivement, la phrase « I can’t breathe » fut reprise dans de nombreuses manifestations. Ramsey Orta filma le meurtre d’Eric Garner. En représailles, il subit une campagne de harcèlement policier, fut arrêté à de nombreuses reprises et finalement condamné à quatre ans de prison pour des motifs sans rapport avec l’affaire (possession d’arme et de drogue). Une cagnotte pour sa sortie de prison a réuni deux cent mille dollars.
  1. 3L’histoire de Natalie White est plus sinistre que ce qui est souvent rapporté. C’était la petite amie de Rayshard, mais on oublie de dire que Rayshard était aussi marié. Natalie a été pourchassée après la diffusion sur les réseaux sociaux de vidéos d’une femme blanche qui aurait mis le feu au bâtiment du Wendy’s. Mais la police d’Atlanta ne l’a arrêtée qu’après l’enterrement, auquel elle n’a pas assisté. Après que la famille Brooks a fait son deuil, l’État s’est alors occupé de sa partenaire « extraconjugale », l’isolant le plus possible de la famille noire de Rayshard. La majorité des policiers noirs d’Atlanta ont ainsi pu se rapprocher de la famille de Rayshard sur la base de leur identité commune (noire), tout en essayant d’isoler Natalie White de la famille dans le but d’amener cette dernière à se désolidariser de la révolte qui a fait suite au meurtre de Rayshard.
  1. 4Anonyme, « On the black leadership & other white myths » disponible sur itsgoingdown.org.
  1. 5NdT : National Association for the Advancement of Colored People (Association nationale pour la promotion des gens de couleur) fondée en 1909 ; Student Nonviolent Coordinating Committee (Comité non-violent de coordination étudiante), fondé en 1960 ; Students for a Democratic Society (Étudiants pour une société démocratique) créé en 1960 ; Black Liberation Army (Armée de libération noire) fondée en 1970.
  1. 6NdT : Voir Rhythm and Ritual : Composing Movement in Portland’s 2020, sur illwilleditions.com
  1. 7NdT : Aussi appelé jour de la Liberté (Freedom Day) ou jour de l’Émancipation (Emancipation Day). Fête célébrée le 19 juin en mémoire de l’émancipation des esclaves afro-américains au Texas et plus généralement à travers tout l’ancien Sud confédéré.
  1. 8NdT : Improvised Explosive Device : engins explosifs impovisés.
  1. 9NdT : Là où en France, une partie de la gauche n’hésite pas à attribuer certains gestes de révolte (dans les manifs) à de fantasmatiques « policiers infiltrés » pour les discréditer, aux États-Unis, la même rhétorique est parfois employée, avec cette fois d’hypothétiques « militants d’extrême droite » qui infiltreraient les manifs. Voir à ce sujet le texte « Mise en garde » sur le site contrepoints.media.
  1. 10NdT : Contraire d’euphorie.
  1. 11George Jackson, né en 1941, était un révolutionnaire noir américain. Il passa les 12 dernières années de sa vie en prison où il fonda la « Black Guerilla Family » puis rejoignit le Black Panther Party. En 1970 il fut accusé avec deux autres détenus d’avoir assassiné un gardien en représailles du meurtre de trois activistes noirs par un gardien à San Quentin. Il fut enfermé dans une cellules haute sécurité à Soledad avec les deux autres détenus ; ils devinrent les célèbres « frères de Soledad ». Depuis le quartier haute sécurité il publia 2 livres : « Blood in my eye » ainsi que « Soledad brother ». En 1970 son frère, Jonathan Jackson organisa la prise d’otages d’un juge, Harold Haley, et la libération de trois prisonniers lors d’une audience dans un tribunal, afin d’exiger la libération des « frères de Soledad ». Angela Davis fut inculpée suite à cette prise d’otages. Le 21 août 1971, trois jours avant de passer en jugement, Jackson fut tué dans la cour de la prison de San Quentin au cours de ce que les autorités ont décrit comme étant une tentative d’évasion. D’autres détenus témoins de l’évènement affirment que Jackson ne possédait pas d’arme et ne planifiait aucune évasion ni rébellion.
  1. 12NdT : Equivalents des ERIS (police destinée à mater les mutineries dans les prisons françaises).
  1. 13NdT : Secoriea Turner avait 8 ans, elle était dans la voiture de sa mère, à proximité du barrage de la route en face du Wendy’s lorsque la fusillade a éclaté. Deux autres personnes furent tuées lors de cette fusillade.
  1. 14NdT : Cette expression fait référence au processus de gentrification ayant cours dans le quartier en question.
  1. 15Voir par exemple les conclusions très différentes auxquelles aboutissent les auteurs dans ces textes sur le caractère désirable d’une guerre civile aux USA : Idris Robinson, Letter to Michael Reinoehl (https://illwilleditions.com/letter-to-michael-reinoehl), et CrimethInc, Between Electoral Politics and Civil War (https://crimethinc.com/2020/10/21/between-electoral-politics-and-civil-war-anarchists-confront-the-2020-election).